Le patrimoine du second usage

Fontevraud,
Fontevraud, “cages à poule”, 1918-1939. L’usage carcéral introduit dans les bâtiments monastiques des dispositifs spécifiques d’enfermement et de contrôle. © Henri Manuel / ENAP. Source : Musée Criminocorpus.

Quels passés conserve-t-on après la désacralisation ?

Lorsqu’un édifice religieux change d’usage, toutes les traces de sa nouvelle vie ne deviennent pas patrimoine de la même manière. Fontevraud et Clairvaux montrent que restaurer un monument revient aussi à choisir entre plusieurs passés. Sur quels critères opérer ce choix ?

Restaurer, c’est aussi choisir entre plusieurs passés

La doctrine patrimoniale n’a depuis longtemps plus pour principe de ramener systématiquement un monument à un état d’origine unique. L’article 11 de la Charte de Venise demande de respecter les « apports valables de toutes les époques » et refuse que l’unité de style constitue, à elle seule, le but d’une restauration. Toute la difficulté tient pourtant dans l’adjectif “valables”. Toutes les transformations appartiennent à l’histoire matérielle d’un édifice, mais toutes ne reçoivent pas la même valeur. Certaines périodes sont rendues lisibles ; d’autres sont déposées ou effacées.

La question est particulièrement sensible dans les architectures religieuses désaffectées ou désacralisées. Les débats portent surtout sur le premier changement d’usage : comment installer un marché, un auditorium ou un équipement culturel dans un édifice ancien ? Les reconversions contemporaines sont encore trop récentes pour montrer ce qui advient lorsque ce nouvel état est à son tour transformé. Les anciennes abbayes-prisons de Fontevraud et de Clairvaux offrent ici un laboratoire historique : sur deux siècles, elles montrent comment un second usage produit sa propre architecture, puis comment cette architecture est sélectionnée, effacée ou reconnue.

Fontevraud : l’abbaye restaurée pendant la prison

Affectée à une maison centrale par le décret du 18 octobre 1804, l’ancienne abbaye de Fontevraud est profondément transformée par l’usage carcéral. Dortoirs, ateliers, circulations, quartiers cellulaires et dispositifs de surveillance s’ajoutent aux bâtiments monastiques. Mais la chronologie n’est pas celle d’une simple succession “abbaye–prison–patrimoine”. Dès 1840, alors que la prison fonctionne, Fontevraud figure sur la première liste des monuments historiques. Deux lectures du même ensemble coexistent désormais : l’abbaye comme monument à restaurer et la prison comme usage présent.

Cette superposition produit tôt une hiérarchie entre les strates. Des restaurations et dégagements de parties monastiques interviennent alors même que les détenus occupent le site. La fermeture de la centrale, en 1963, accélère le mouvement : ateliers, dortoirs, quartiers cellulaires et bâtiments de service disparaissent en nombre afin de rendre l’abbaye plus lisible et d’accompagner sa nouvelle vocation culturelle.

Fontevraud, démolition des ateliers de fabrication de chaises sur le flanc sud de la centrale, 1963. La fermeture de la prison accélère une politique de dégagement déjà engagée auparavant. © Cl. P. Giraud / Région des Pays de la Loire / CCO. Source : Musée Criminocorpus.

Il serait pourtant réducteur d’opposer une abbaye patrimoniale à une prison sans valeur. Les choix opèrent aussi à l’intérieur de la strate carcérale. Certaines constructions sont conservées parce qu’elles sont jugées compatibles avec l’ensemble ou utiles à sa nouvelle organisation ; d’autres sont supprimées. Les “cages à poules” des infirmeries Saint-Benoît sont révélatrices : elles ne subsistent pas d’abord parce que la mémoire carcérale aurait été reconnue comme patrimoine, mais parce qu’elles font corps avec un bâtiment classé en totalité. Leur lecture comme témoignage pénitentiaire est ultérieure.

Une “cage à poule” conservée à Fontevraud. La cellule carcérale subsiste dans un bâtiment plus ancien : la superposition matérielle précède ici la reconnaissance patrimoniale de la strate pénitentiaire. © Berrucomons, 2007, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

À partir des années 1980, les destructions de la période carcérale sont elles-mêmes réévaluées. Objets, portes, entraves, graffitis et équipements sont inventoriés. En 2014, un arrêté du 21 novembre inscrit au titre des monuments historiques un ensemble d’objets pénitentiaires conservés sur le site. La raréfaction des témoins devient ainsi un facteur de valeur : ce qui fut banal ou fonctionnel peut devenir, après disparition de ses équivalents, un document irremplaçable.

Fontevraud révèle donc moins un retard neutre de patrimonialisation qu’une hiérarchie mouvante entre plusieurs passés. Le passé monastique a longtemps commandé l’effacement d’une partie du passé carcéral ; la disparition de celui-ci a ensuite contribué à rendre plus précieuses ses survivances.

Fontevraud : deux histoires superposées. Les politiques de protection, les usages et les effacements ne se succèdent pas proprement : ils se chevauchent et reconfigurent la valeur des strates. Schéma analytique : Hucen Sleiman, 2026.

Quels passés juge-t-on “valables” ?

Cette situation ne contredit pas la doctrine patrimoniale ; elle en révèle la difficulté pratique. Aloïs Riegl avait déjà montré que les valeurs attribuées au monument ne sont ni uniques, ni immuables. La Charte de Venise, puis les approches par la signification culturelle formulées notamment par la Charte de Burra et le Document de Nara, ont renforcé l’idée qu’un édifice ne se réduit ni à une seule valeur, ni à un seul état historique.

Il ne s’agit donc pas d’inventer une nouvelle grille, mais d’appliquer explicitement aux traces du réemploi les questions posées aux autres strates : que permettent-elles encore de comprendre ? Leur disparition rendrait-elle une phase du bâtiment matériellement illisible ? Sont-elles devenues rares, représentatives, architecturales, techniques ou mémorielles ? Leur transmission exige-t-elle une conservation totale, partielle, ou une documentation critique suffit-elle ? L’enjeu est d’éviter que l’obsolescence fonctionnelle tienne lieu, à elle seule, de jugement patrimonial.

Clairvaux : ne plus gommer la seconde histoire

Clairvaux offre aujourd’hui un contrepoint révélateur. Fondée comme abbaye cistercienne et transformée en prison en 1808, elle possède elle aussi une histoire où architectures monastique et carcérale se sont profondément imbriquées. Après la fermeture définitive de la maison centrale en 2023, sa reconversion s’engage toutefois dans un cadre sensiblement différent.

Dès sa préparation, le ministère de la Culture affirme la volonté de ne pas “gommer” l’histoire carcérale. Le quartier disciplinaire, les dispositifs du grand cloître et d’autres traces pénitentiaires ne sont plus seulement des obstacles à la restitution de l’abbaye : ils participent d’une “double histoire” à rendre intelligible. La comparaison avec Fontevraud ne prétend pas opposer deux opérations séparées par soixante ans, comme si leurs contraintes étaient identiques. Elle montre une évolution de la hiérarchie patrimoniale : retrouver l’abbaye ne suffit plus, à lui seul, à justifier la disparition de la prison.

Abbaye-prison de Clairvaux, quartier disciplinaire. La reconversion actuelle assume la présence matérielle de la période carcérale dans l’interprétation du site. © Studio OG / Ministère de la Culture – DRAC Grand Est.

Ces abbayes-prisons sont précisément utiles à un dossier sur les architectures désacralisées parce qu’elles ont vécu assez longtemps pour montrer un cycle que les reconversions culturelles récentes ne peuvent pas encore offrir. Elles donnent à voir ce que deviendra peut-être demain l’architecture que nous introduisons aujourd’hui dans les églises, chapelles et couvents transformés.

Sarlat : le nouvel usage vieillira lui aussi

Ancienne église Sainte-Marie de Sarlat-la-Canéda. Les portes monumentales conçues par Jean Nouvel affirment la distinction entre le bâti gothique et la reconversion contemporaine. © Bonachera jf, 2016, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

À Sainte-Marie de Sarlat, la transformation conçue par Jean Nouvel rend volontairement lisible la différence entre l’ancienne église et son nouvel usage de marché couvert. Les grandes portes d’acier et les dispositifs contemporains n’imitent pas l’architecture gothique. Engagé à partir de 1993 et mis en service comme marché en 2001, le projet possède désormais sa propre épaisseur temporelle.

Ces portes sont encore lues comme “l’intervention contemporaine”. Lors d’une future transformation, seront-elles un équipement obsolète, une œuvre identifiable de Jean Nouvel, ou le témoignage d’une doctrine de reconversion de la fin du XXe siècle ? La réponse pourra combiner ces valeurs.

Toute reconversion produit une strate que la suivante devra arbitrer. Le problème patrimonial revient lorsque le nouvel usage vieillit et que ses transformations deviennent l’un des passés possibles du bâtiment. Conserver ne consiste pas à tout maintenir : cela suppose d’expliciter quel passé l’on choisit de transmettre —et ce que ce choix rend, en retour, moins visible.

Le patrimoine du second usage. Fontevraud, Clairvaux et Sarlat replacés dans une même interrogation : comment évaluer la strate produite par une reconversion lorsque vient le temps d’une nouvelle transformation ? Schéma analytique : Hucen Sleiman, 2026.

Références

BRANDI, Cesare, Théorie de la restauration, trad. Monique Baccelli, Paris, Allia, 2011, 160 p.
CHOAY, Françoise, L’Allégorie du patrimoine, Paris, Seuil, 1992, 272 p.
HEULLANT-DONAT, Isabelle et LUSSET, Élisabeth, Les Enjeux patrimoniaux d’une abbaye-prison en reconversion : le cas de Clairvaux, In Situ. Revue des patrimoines, no 48, 2022, DOI : 10.4000/insitu.36020.
ICOMOS, Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites (Charte de Venise), 1964.
ICOMOS, Document de Nara sur l’authenticité, 1994.
MATHURIN, Clémentine, Étude, protection et valorisation d’objets de la centrale de détention de l’abbaye de Fontevraud (Maine-et-Loire), In Situ. Revue des patrimoines, no 48, 2022, DOI : 10.4000/insitu.35579.
MATHURIN, Clémentine et STALDER, Florian, La maison centrale de Fontevraud, Musée Criminocorpus, 2017.
RIEGL, Aloïs, Le Culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, trad. Daniel Wieczorek, éd. revue et augmentée, Paris, Seuil, 2013, 180 p.
AUSTRALIA ICOMOS, The Burra Charter: The Australia ICOMOS Charter for Places of Cultural Significance, 2013.

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